Romain Humeau (Eiffel): sexe, clash et (pas forcément) rock’n’roll

/Photo Emmanuel BACQUET
Le sperme de la mandragore et le zizi de Gotainer, les galères de la vie merveilleuse d’artiste et les problèmes d’huissiers, le grand capital qui asservit et la rue qui dit non. Avant le concert d’Eiffel ce vendredi 14 février à la Tannerie de Bourg, entretien cash et clash avec son leader historique.

Rockenblog continue d’ouvrir ses pages à qui qu’en veut. Le blog des musiques qui bougent s’acoquine aujourd’hui avec Graines de l’Ain, le magazine mensuel des gens qui sèment. Premier essai avec l’interview à quatre mains du leader du groupe Eiffel Romain Humeau. Entretien en version longue à lire aussi dans Graines de l’Ain de février, sous la plume de son rédacteur en chef Sylvain Loué. http://grainesdelain.com/      

Stupor Machine sorti l’an dernier, est le 6e album d’Eiffel. Le précédent, Foule monstre, datait de 2012, que s’est-il passé entre les deux ?

/Photo DR


Entre Foule Monstre et Stupor Machine, c’est vrai qu’il y a sept ans. Mais à la sortie de Foule Monstre en 2012, on a tourné pendant un an et demi. Ce qui nous mène fin 2013. Pour Stupor Machine, on s’y est collé fin 2017, il y a donc eu plutôt quatre ans sans album. Je tiens à préciser qu’Eiffel n’est une priorité pour personne. Pendant ces quatre ans j’ai fait mes albums solo qui pour moi sont tout aussi importants. J’écris et je produis sous mon nom. Mais je ne suis pas trop connu, les gens ne sont pas forcément au courant.

0,000001 centime les cinquante écoutes, 117 euros par concert, 90 heures de boulot par semaine

Les huissiers eux, te connaissent bien ! Et vous avez connu quelques soucis avec les labels. Dure la vie d’artiste ?

Ça vient du grand cassage de l’industrie du disque. J’en ai énormément souffert et Eiffel aussi. Il y a un truc que je ne sais pas faire, c’est vendre des disques. En 2010, on en a vendu 50 000. Là on en est à 5 000 tout en ayant plus de monde en concert qu’avant. Le disque se meurt et le streaming ne rémunère pas les artistes. Les gens, pour 5 euros, écoutent toutes les musiques du monde. Eiffel, Romain Humeau c’est 1 600 000 écoutes en six mois. Une chanson écoutée cinquante fois nous rapporte 0,000001 centime, ce qui nous fait 180 euros par an !

Et hop ! Encore 0,000001 centime de gagné !

Vous vivez de quoi ?

On ne vit que des tournées. Mais là aussi on a du mal à se vendre. Un concert à 4500 euros nous laisse 117 euros net par tête, sachant qu’on est tous payés au même taro depuis vingt ans qu’on tourne. On ne souhaite pas cartonner. Juste en vivre décemment avec 2000 euros par mois.   

« Tout le monde se renifle le cul et répète ce que l’autre a dit »

Qu’est ce qui te fait tenir ?
Ben là tu vois, je bosse 90 heures par semaine. Je manage, je produis. Je suis en studio pour terminer mon prochain album solo, Echos, qui doit sortir en avril prochain. C’est pour dire que je bosse comme un mammouth. Ça ne me fait pas vivre mais ça m’excite. Ça me fait vivre spirituellement et ça me donne l’impression de rester frais. Je pourrais me démoraliser. Mais j’essaie de garder du sens. Sur cette planète qui morfle, mieux vaut s’accrocher à ce que l’on est.

/Photo Emmanuel BACQUET

Et surtout pas raccrocher le wagon des musiques dites « de jeunes » ?

Surtout pas ! Le jeunisme est un produit en vogue et une maladie de vieux. Ce qui marche, c’est l’entertainment, les groupes qui allument des feux d’artifice. Pas pour nous. On n’est pas des amuseurs. Tant mieux si ces groupes ont du succès. Mais là encore, le jeu est faussé. Les médias appartiennent au grand capital. Tout le monde se renifle le cul et répète ce que l’autre a dit. Le mainstream artistique est d’une grande pauvreté et le net a tout crétinisé. On a cru posséder le monde et c’est le monde qui nous possède.   

Niko de Tagada Jones dit qu’ils sont les derniers des Mohicans. Didier Wampas parle du dernier cormoran. Tu te reconnais ?

J’aurais plutôt envie d’être le premier des Cherokees ! J’ai 49 ans cette année et je commence à peine. J’ai plein de projets. Je veux transcender la vie, la transfigurer. La vie est merveilleuse. Il y a juste des problèmes d’huissiers !

Rock’n’roll ?

Le rock ce n’est pas boire une bière accoudé au comptoir en fumant une clope à 3h du matin quand tout va bien et que t’as la thune, mais d’être en situation de danger. Ceci dit, je ne me considère pas comme un rocker. Je me sens plus dans la chanson sonique que dans le rock. On a des morceaux très rock’n’roll et d’autres plus calmes. Il y a de la pop, du slam, de l’électro. On prend des risques rythmiques et textuels. Avec Estelle (NDR : l’épouse de Romain, membre d’Eiffel depuis les débuts du groupe en 98) quand on met un disque, ça peut être Césaria Evora, Monteverdi, Jean-Sébastien Bach, des musiques du monde Arabe, du XIe siècle. On n’est pas branché que rock.

/Photo Emmanuel BACQUET

Tes textes sont plus suggestifs que figuratifs, sans qu’on en perçoive le sens au premier degré…

Je ne suis pas un romancier, un chansonnier. Pour moi, la sonorité d’un mot a autant de sens que le mot lui-même. Mandragore par exemple. C’est la plante qui nait du sperme des pendus. Elle suggère quelque chose de turgescent, de sexuel.

Quéquette’n’roll

La comparaison avec Noir Désir, ça t’agace ?

Harmoniquement, je ne ne vois pas le rapport. Ce n’est pas parce que Cantat est venu faire un featuring qu’on est dans la même lignée. Noir Désir était plus près du Gun Club, du blues. Eiffel regarde plus du côté des Pixies, des Stooges ou de Bowie.

En France, tu revendiquerais quelles influences ?

Higelin, Brel, Brassens, Ferré… Mais les deux qui m’ont fait avancer, c’est Renaud et Gotainer. Lui, il a une vraie tendresse et n’a pas peur du cul. Nous, on était romantiques, on se baladait en manteau noir, la classe ! Gotainer nous a montré qu’on pouvait aussi être dans la farce et faire « zizi » à un moment donné.

A tout moment la rue

Il y a 10 ans tu chantais À tout moment la rue. Elle semble plus que jamais d’actualité…
Oui je pense. Par contre elle ne proposait rien, je disais juste :  «attention !»  En France, on a une culture qui fait qu’on ne dit rien.  On ferme sa gueule, on se fait baiser, on est limite un peu con-con. Et puis d’un seul coup, j’en ai marre, je sors dans la rue ! Et ben là, on y est depuis deux ans. Je ne me moque pas des gilets jaunes. Je me sens touché et je soutiens l’idée que les gens puissent aller dans la rue sans être encartés politiquement. C’est mon cas. C’est pour ça que j’ai fait quelques manifestations pour voir. Je me suis rendu compte que ce n’est pas du tout ce que disent les médias.

Engagé, enragé ?

Engagé, non. Enragé, peut-être… Lennon disait qu’écrire une chanson d’amour, c’est déjà un engagement. J’ai une fille qui veut devenir danseuse de flamenco. Je veux lui payer son école. Je m’engage à ça.

Propos recueillis par Sylvain LOUÉ et Dark MAZY

Eiffel + Baptiste Ventadour. Vendredi 14 février, 20h30, Tannerie de Bourg. 20€.

Dark Mazy

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