Christian Décamps (Ange) : «J’ai toujours préféré l’obstination à l’abstinence!»

« Le plus célèbre des groupes français à être passé inaperçu » fête ses cinquante ans d’existence ce samedi 7 mars à la Tannerie de Bourg. Le rock british et Johnny, la poésie d’une cuvette de chiottes et la fée qui suçait une glace, le cul, la vie, la mort et Dieu dans tout ça ?  L’Ange en chef Christian Décamps raconte un demi-siècle au-delà du délire.
/Photo Alexandre MARCHI

Cinquante ans d’existence pour un Ange, c’est assez peu finalement. Combien d’albums, combien de concerts ?

Hof, je ne compte plus ! Disons une quarantaine d’albums et 3, 4000 concerts.

Qui est Ange ?

Une entité musicale qui voyage hors du temps dans un espace que l’on sait confiné. Je dis toujours que Ange est le plus célèbre groupe français à être passé inaperçu !

« Je n’ai jamais rien calculé »

Comment expliques-tu cette part d’éternité, ou tout au moins cette exceptionnelle longévité ?

J’ai toujours préféré l’obstination à l’abstinence. Ange est une passion. Il faut la vivre. Quoi de mieux que deux heures de concert pour la partager ? Il y a deux moments forts dans la vie d’un artiste. Le moment où il crée et celui où il donne. Entre ces deux parenthèses, c’est à force de travail qu’on maintient le bateau à flot, sans écouter les sirènes qui veulent te faire sombrer. Je n’ai toujours écouté que mon cœur, jamais rien calculé. Juste, qu’il y a cinquante ans que ce groupe existe !

Il y a cinquante ans, tu le voyais comment ?

Comme beaucoup de groupes, Ange est né d’une envie de créer, comme un arbre a envie de pousser. Je suis un enfant des Beatles et de Woodstock. Lycéen, je suis allé chez mon correspondant en Angleterre. Là, j’ai découvert le rock british, le Mersey Beat, les Zombies, Nice, Emerson, Lake & Palmer, les fantastiques Procol Harum, les Moody Blues qui intégraient du symphonique dans la pop… Tout ce qu’on a appelé le rock progressif, moi je dis plus « évolutif ». Dans un club, j’ai vu Hank Marvin, le guitariste des Shadows jouer avec un groupe de jazz. Les uns, les autres étaient imbibés de ces brassages.

« Les forces médiatiques envisagent la musique comme un commerce, au même titre que William Saurin »

Tu penses qu’aujourd’hui, l’espace est plus confiné ?

Ce n’est plus la même démarche. A l’époque des radios pirates, on pouvait tout entendre, je le dis sans nostalgie aucune. Aujourd’hui, les forces médiatiques envisagent la musique comme un commerce pour faire de l’argent, au même titre que William Saurin. Ça existait déjà il y a cinquante ans avec les yéyés, remarque. Des groupes comme Ange ou Magma ont bousculé ce marché.

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Ce n’est plus possible ?

Ça va au-delà de la musique. La planète est comme ça. On ne retrouve plus cette différence. C’est comme les voitures qui se copient toutes. On écoute les mêmes trucs interchangeables, avec les voix passées dans le même effet.

Comment faisiez-vous entendre votre différence ?

Notre réseau social, c’était le bouche-à-oreille et il a toujours fonctionné. Heureusement. On venait du fond de notre cambrousse (NDR : Belfort). On a dû affronter le parisianisme et un climat de moquerie. Ça a renforcé notre identité. On était tellement contents de rentrer chez nous !

Comment avez-vous réussi à tourner avec le Johnny Hallyday Circus en 72 ?

C’est grâce à Henri Leproux (NDR : le fondateur du Golf-Drouot) qui cherchait une première partie – à l’époque on disait « lever de rideau ». On faisait déjà beaucoup de monde. On a passé une audition pour voir si ça le faisait et on s’est embarqué dans cette énorme tournée sous chapiteau. Le Circus a ruiné Johnny, mais nous, ça nous a fait le plus grand bien. On ne le remerciera jamais assez. Johnny était très attachant. Un type d’une extrême gentillesse qui bouffait la vie à pleines dents. Il avait envie de changer, redevenir Smet et ne plus entendre parler de Johnny. Il était prisonnier de son pseudo américain et du regard parisien.

Ange, lui, a toujours gardé « un pied dans la marge », libre de tout oser et de passer du coq à l’âne. Qu’est-ce qui relie les différentes périodes ?

Rien. Ange est un groupe conceptuel. On a fait des albums sur les légendes du Moyen-âge, le cinéma ou les inventions par exemple. En hommage à Jacob-Delafon, j’ai même écrit une chanson sur les mémoires d’une cuvette de chiottes ! Tout est poésie. Ange est à la fois hyper et surréaliste. On mélange le réel et l’imaginaire en allant toujours vers l’inconnu. J’ai pour projet d’enregistrer un nouvel album en 2021. Mais je ne sais fichtrement pas de quoi il retournera .

« Le cul, c’est aussi procréer pour obtenir des bouts d’éternité »

Qu’est-ce qui t’inspire ? L’actu ?

Pas forcément. Je peux parler de tout. Mais il faut décrypter. Exemple : Sur la trace des fées ( album Emile Jacotey, 1975) que l’on voit passer en robes blanches etc… C’est un souvenir d’enfance. Quand j’avais 12/13 ans, on allait chercher du lait à la ferme en passant dans les bois. Là, des amants se retrouvaient dans des voitures. Les gamins pré pubères qu’on était allaient voir à travers les lunettes arrière. C’est là que j’ai vu pour la première fois une dame qui suçait une glace ! On était sur la trace des fées. Je raconte ça, alors que la plupart des gens entendent une belle chanson sur les fées !

Le cul, le paillard, ça fait partie de ton personnage ?

Pas le paillard pur. J’aime bien avoir une phrase qui bouscule le propos. Une rupture. Desproges était un champion de la rupture. Il pouvait déclamer un beau texte et d’un seul coup s’adresser à une dame du premier rang pour lui dire : « Madame, cessez de péter quand je parle !» Le cul, c’est aussi procréer pour obtenir des bouts d’éternité. Mais il faut que ça reste gratuit. Je viens de l’amour libre, avant que le sida foute la merde. Maintenant c’est le coronavirus.

« Parfois, Dieu se prend pour moi et ça m’ennuie profondément !»

La mort, la fin du monde, ça te tracasse ?

On disparaîtra avant ! Les gens disent : « Il faut sauver la planète ». Non. C’est l’espèce humaine qui est menacée et je ne vois guère de solution. J’ai écrit énormément là-dessus. « Passer entre les gouttes », ne plus être encartés, rester soi-même avec le respect que l’on doit aux autres. Poursuivre ses rêves jusqu’à la mort qui nous attend. Ma mère a vécu jusqu’à plus de cent ans. Elle est partie en disant simplement : « Je suis fatigué ».

Tu te sens vieux ?

J’ai 74 ans, de l’arthrose de partout. Physiquement, je souffre de la tête aux pieds. Mais dès que je monte sur scène, j’oublie. L’autre jour, une journaliste de 27 ans, m’a demandé si je n’étais pas trop vieux pour faire du rock. Je lui ai répondu que moi au moins, j’était sûr de ne pas mourir à 27 ans ! Desproges toujours lui, disait : « Suicidez-vous. Vous profiterez plus longtemps de la mort !» Blague à part, il y a un racisme anti-vieux. Alors qu’on n’a pas trouvé d’autre moyen pour vivre que de veillir ! Mais les gens refusent ça.

/Photo Alexandre MARCHI.

Tu crois en Dieu, à un au-delà du délire ?

Je crois en moi. Parfois, Dieu se prend pour moi et ça m’ennuie profondément ! Non, il est possible que… Mais ça ne vaut pas le coup de se battre et de faire des milliers de morts pour ça.

De ces cinquante ans angéliques, s’il te fallait retenir un souvenir, une histoire, un mot… Ce serait quoi ?

Tout ! Je retiens tout. Les triomphes, les bonheurs, les erreurs. Tout ce que m’a apporté cette aventure. Ange, c’est l’école de ma vie et ça continue !

Ange + Messaline. Samedi 7 mars, Tannerie de Bourg. Séance dédicaces à 18h00. Ouverture des portes à 19h30. Premier concert à 20h00. 25 €. Se hâter. Il reste une cinquantaine de places disponibles au guichet.

Lire aussi Ange et Messaline : concert complice samedi à la Tannerie de Bourg.

/Photo Alexandre MARCHI.

Dark Mazy

Un commentaire sur “Christian Décamps (Ange) : «J’ai toujours préféré l’obstination à l’abstinence!»

  1. Fasciné par les pochettes des quelques précédents opus, inquiété par le visage terrifiant d’Emile Jacotey, j’ai acheté mon tout premier 33 tours en cassant ma tirelire pour mes treize ans, en 76. et c’était Par les Fils de Mandrin. Le graphisme, cet univers circassien intrigant, les textes et dessins intérieurs.. Mon premier livre en mode sonore, dévoré par les oreilles grandes ouvertes. Combien de fois, seul dans ma chambre , me suis-je laissé embarquer dans ce voyage musical onirique et captivant, comme « gouroutisé » par la faconde grandiloquente de l’ogre conteur Christian Descamps. Au fil du (très long) temps passé et sans en suivre la discographie abondante, j’ai pu voir Ange ou Christian Descamps & Fils moult fois en concert, jamais déçu ! Avec le fiston Tristan aux claviers et chant depuis si longtemps dans la lignée de son oncle Francis qui assure à fond, j’ai toujours particulièrement adoré le jeu et le son du guitariste Hassan Hajdi. Donc forcément, c’est toujours un plaisir de les revoir, surtout à la Tannerie , et de t’y retrouver mon cher Marco ^^

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